_________________Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,
_________________Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,
_________________Par delà les forêts, les tapis de verdure,
_________________Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux,
_________________On rencontre un lac sombre encaissé dans l'abîme
_________________Que forment quelques pics désolés et neigeux ;
_________________L'eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime,
_________________Et n'interrompt jamais son silence orageux.
_________________Dans ce morne désert, à l'oreille incertaine
_________________Arrivent par moments des bruits faibles et longs,
_________________Et des échos plus morts que la cloche lointaine
_________________D'une vache qui paît aux penchants des vallons.
_________________Sur ces monts où le vent efface tout vestige,
_________________Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil,
_________________Sur ces rochers altiers où guette le vertige,
_________________Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,
_________________Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence,
_________________Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver,
_________________Le silence éternel et la montagne immense,
_________________Car l'air est immobile et tout semble rêver.
_________________On dirait que le ciel, en cette solitude,
_________________Se contemple dans l'onde, et que ces monts, là-bas,
_________________Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude,
_________________Un mystère divin que l'homme n'entend pas.
_________________Et lorsque par hasard une nuée errante
_________________Assombrit dans son vol le lac silencieux,
_________________On croirait voir la robe ou l'ombre transparente
_________________D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.
___________________________________________ Baudelaire






